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De Menton à Jausier

Par - le 20 juin 2012

Du 28 Mai au 8 Juin 2012 – 4366 km

Nous abordons à présent la seconde partie montagneuse de notre Tour de France à pied – Terres d’Aventure : les Alpes ! Devant nous, plus de 600 km de sentiers à remonter le long de la frontière italienne jusqu’au lac Léman, à une période de l’année où, certes, l’hiver est bien derrière nous, mais où les cols sont encore enneigés.
Autant être honnête, dès les premiers kilomètres, nous sentons que cette étape va être particulièrement exigeante au niveau physique. A peine quitté Menton, la pente grimpe sur plus de 1000m de dénivelé et nous nous retrouvons pris entre terre et mer. Devant nous, le col à franchir, derrière nous, la Méditerranée brillante comme un miroir. Deux mondes concomitants mais absolument différents.

Au bout de trois jours de marche, nous parvenons à Roure, petit village oublié où le temps s’est arrêté. Lové au creux de la montagne, il respire le bon air d’antan et nous découvrons, émerveillés, de minuscules ruelles bordées de lavoirs et des maisons colorées où sont gravés les noms des lieux. Chaque recoin est un ravissement, chaque embrasure de roche cache une promesse… Un mélange de pierres anciennes qui protège une histoire et qui vient éveiller en nous une curiosité d’enfant. Alors évidemment, nous ne pouvons résister à l’envie de découvrir ce qui se cache derrière ces murs.

Pas un bruit, pas un mouvement… rien ne vient perturber le repos du village. Mais lorsque l’on y prête attention, quelques indices sont parsemés, ici et là… Devant nous, une porte entrouverte, une effluve chaude et sucrée flotte dans les airs. A tâtons, nous nous approchons de l’immense devanture en bois et fer forgé. Qu’y a-t-il de l’autre côté ? Timidement, je frappe à la porte…
– Bonjour, il y a quelqu’un ?
Silence…
Je frappe encore.
– Vous m’entendez ?
Toujours aucune réponse.
Alors je pousse la porte. Elle est lourde et lance un grincement strident au moment où je m’apprête à franchir le seuil, comme pour mieux freiner l’ardeur du visiteur trop curieux. J’hésite… Je me souviens, lorsque j’étais petite fille, des interdictions de pénétrer dans les endroits réservés aux grandes personnes. Mais je me souviens également de ces formidables découvertes que l’on réalise quand on s’affranchit de certaines limites.
J’ose un pied à l’intérieur.
– Bonjour…
Je suis maintenant entrée dans la pièce, tout est sombre autour de moi. Mais en m’aventurant un peu plus, je distingue dans un coin, un foyer encore chaud où des braises crépitent encore.
– En quoi puis-je vous aider ?
Je sursaute, telle une enfant prise en flagrant délit. La voix s’est élevée du fond de la pièce. C’est une voix forte et avenante. Mais je ne vois toujours personne. C’est alors, que, de derrière une étagère, apparaît un homme de petite taille, robuste et droit. En fait, je le devine plus que je ne le vois. Sa présence est perceptible même dans l’obscurité la plus profonde. Il s’avance, et entre dans le rai de lumière qui a pénétré la pièce en même temps que nous. Son visage est rond, ses yeux rapprochés pétillent à la lueur du jour tandis qu’une grande barbe blanche entoure son large sourire. Il se dégage de cet homme quelque chose de simple et de serein, un quelque chose d’autrefois. Alors immédiatement, le charme opère. Car immédiatement, nous nous sentons les bienvenus.
L’homme porte un tablier et une toque blanche sur la tête. Ses mains recouvertes de farine jouent avec un morceau de pâte fraîchement pétrie. Nous réalisons alors que nous sommes dans une des plus anciennes boulangeries de France, une boulangerie où le four à pain date de plus de 300 ans et qui, aujourd’hui encore, grâce à la patience et l’amour de Pierre pour ce lieu qu’il a toujours connu, continue à faire vivre un village entier. Un village lové au cœur de la montagne, un village où le temps de filer s’est arrêté, un village dont les ruelles silencieuses révèlent des secrets d’antan à qui veut les écouter.

Les poches remplies de petits pains, nous reprenons nos sacs à dos, direction toujours plus au nord, toujours plus au cœur des Alpes.

Aurélie et Laurent