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De Thonon-les-Bains à St Hippolyte

Par - le 30 juillet 2012

Du 13 au 23 Juillet 2012 – 5197 km

Les Alpes derrière nous, nous avançons à présent sur le sentier de la Grande Traversée du Jura. Le point le plus époustouflant est sans aucune commune mesure le col de la faucille, une immense falaise qui surplombe le lac Léman et ouvre sur la chaîne des Alpes avec le Mont-Blanc en arrière plan. Nous y arrivons en fin de journée, après plus de 35 km de marche, épuisés. Mais les lieux, baignés d’une lumière dorée, apaisent immédiatement douleur et fatigue et dévoilent une nouvelle beauté de ce Tour de France à pied – Terres d’Aventure. Nous sommes seuls sur cette crête, pas un bruit, seul le vent nous accompagne. Magnifique, tout simplement.

Laurent et AurélieEn Franche-Comté, le sport et le contact avec la nature font partie intégrante du quotidien… et pas qu’un peu ! Johan, 25 ans, fait régulièrement du trail sur le Tour de Mont-Blanc qu’il termine aisément en 3 jours et dès qu’une opportunité se présente, il part au Pérou, dans la Cordillère des Andes, à la recherche de tracés encore inexplorés. Romain, 15 ans, s’est spécialisé en saut à ski, il réalise des longueurs de plus de 110 mètres avec une descente frôlant les 90 km/h et a ouvert la Coupe du Monde de saut en mars dernier. Nous pensions avoir rencontré les personnes les plus surprenantes du coin… c’était sans compter Olivier.
Explication…

Fin de journée, nous arrivons près du Mont d’Or où nous retrouvons Sandrine et sa fille Léna. Elles ont entendu parler de notre Tour de France à pied – Terres d’Aventure dans la presse et ce sont proposées pour être nos hôtes du soir. Immédiatement, le contact passe. Les gens d’ici vous parlent directement, droit dans les yeux, avec un accent qui vient du fond de la gorge et un rire qui fait baisser toutes les barrières, instantanément. Sur le chemin, Sandrine nous questionne sur notre voyage, les plus de 5000 km parcourus, les jours de pluie, de grêle et de canicule…
– Tout de même, vous êtes un peu fêlés… A priori, vous devriez bien vous entendre avec mon mari !
Sur ce, nous arrivons chez elle. Olivier nous attend avec les spécialités de la région, saucisse de Morteau, comté, cancoillotte, absinthe et pontarlier. Il mesure près de 2 mètres et est aussi large d’épaules qu’une armoire normande.
– Bienvenue chez nous, les marcheurs ! nous lance-t-il avec une claque dans le dos qui manque de nous faire vaciller.

Chez eux, c’est une immense vieille ferme de bois et de pierres qu’Olivier a refaite de ses propres mains. A l’intérieur, tout est à l’ancienne, avec le vieux poêle, le four à pain, les peaux de bête et les skis de fond qui trainent dans chaque coin de la maison. A l’extérieur, un bain finlandais pour les soirées à la belle étoile par –15°C. Tout autour, ce ne sont que champs et chemins de terre. Rien ni personne pour perturber ce havre de paix. Nous sommes sous le charme…
En découvrant peu à peu les secrets de lieux, je tombe sur un vieil article de presse accroché au mur. Il y a la photo de deux hommes pris dans d’énormes combinaisons et capuches de fourrure, les sourcils recouverts de glace, la barbe parsemée de stalactites, les lèvres boursoufflées et la peau striée de gerçures. Et une légende sous la photo : « Olivier Louis, en pleine traversée de la Terre de Baffin »
Je crois halluciner.
Je reviens, en trombe, sur la terrasse où tout le monde est attablé et tends l’article à Laurent. Immédiatement, ses yeux s’agrandissent :
– Tu es allé en Terre de Baffin ???
– Mais je n’étais pas seul ! dit-il, comme pour atténuer l’événement.
La Terre de Baffin est l’un des endroits les plus lointains et les plus hostiles de notre planète. Située en Arctique, au nord du Canada, c’est une terre faite de glace, sans vie humaine sur des centaines et des centaines de kilomètres à la ronde.
– Raconte !
Laurent trépigne à l’idée d’en savoir plus sur cette aventure de l’extrême.
– C’était il y a plus de 20 ans, nous sommes partis à deux avec mon meilleur ami. Cinq semaines pour traverser cette terre blanche, à chercher un itinéraire inédit. Cinq semaines sans croiser personne… LA vraie solitude, quoi !
– Mais qu’est-ce qui t’a poussé là-bas ?
– La jeunesse, l’envie d’aventure… ça doit vous parler, non ?
La remarque nous fait sourire, forcément.
Peu à peu, les souvenirs reviennent : le traineau de 110 kg, les journées à – 40°C, les fermetures éclairs complètement gelées, la platitude et la nécessité de s’orienter sans point de repère.
– Dans un lieu où tout est blanc, où l’horizon se confond avec la banquise, et où les blocs de glace se détachent et vous font reculer de plusieurs dizaines de mètres, garder ses repères et avancer tient du miracle.
– C’était ça le plus difficile ? L’orientation ?
– Bon Dieu ! Si y’avait eu qu’ça ! C’aurait été un jeu d’enfant !
Olivier se marre devant nos têtes déconfites.
– Le plus dur à gérer, c’était l’eau.
– Pourtant, vous aviez de la neige et de la glace autour de vous ! Vous ne deviez pas en manquer…
L’eau n’est pas forcément l’élément manquant auquel j’aurais pensé…
– Ce n’est pas si simple, reprend Olivier. La glace, c’est en fait de l’eau de mer et donc de l’eau salée. La solution, c’est effectivement la neige. Mais à ces températures extrêmement basses, il faut beaucoup de kérozène et beaucoup de temps pour la faire fondre.
– Vous n’avez pas de problème avec des bêtes sauvages ? demande Laurent qui se souvient de son expédition en Alaska et de la carabine qui n’était jamais loin.
Tout à coup, Olivier perd quelques couleurs.
– Nous nous sommes réveillés un matin, notre camp était littéralement encerclé de loups !
– Pardon ?
– Comme je t’le dis. Ils étaient une bonne vingtaine, à peine à quelques mètres de nous.
– Ils vous ont attaqués ?
– Non, ils étaient plutôt… curieux. Ils sont restés là, à nous observer, pendant des heures. Et quand on s’approchait d’eux, ils reculaient en gardant toujours la même distance. Au bout d’un moment, nous avons plié le camp et ils ont disparu.
Rien qu’à visualiser la scène, nous en avons des sueurs froides.
– Et puis, continue Olivier, un autre jour, ce sont des ours que nous avons croisés. Fort heureusement, à aucun moment ces bêtes ne nous ont attaqués ! Nous n’avions qu’un pauvre couteau pour nous défendre, alors on n’aurait pas fait long feu…
Olivier ouvre la fontaine d’absinthe, un mince filet d’eau coule sur le sucre qui se dilue ensuite dans le verre.
– Mais pour être honnête, au-delà des ours, des loups et du manque d’eau, c’est ma femme qui m’a le plus manqué. Cela faisait deux ans que nous préparions l’expédition et entre-temps, j’ai rencontré Sandrine. L’épouse de mon ami, elle, elle était carrément enceinte lorsque nous sommes partis ! Tout était enclenché et nous avons décidé de mener le projet jusqu’au bout mais si c’était à refaire…
Si c’était à refaire, il ferait peut-être différemment mais au fond, on ne change pas un homme. Aujourd’hui, l’attrait des grands espaces est toujours aussi fort, et c’est en Finlande avec leurs skis de fond qu’Olivier et Sandrine continuent de partir à l’aventure sur la glace… mais en famille !

Aurélie et Laurent