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Cyclopédie #1 : à vélo sur les pistes africaines

Par - le 27 décembre 2016

Cyclopédie #1 : à vélo sur les pistes africaines

Edouard et Charlélie, deux étudiants bretons récemment diplômés de l’ESCP Europe, ont décidé de réaliser cette année un tour du monde à vélo. Pas pour prouver que la Terre est ronde, mais pour se donner les moyens de la découvrir à la force de leurs mollets et peut-être la connaître un peu mieux. Sans budget pour l’hébergement et ainsi contraints de s’en remettre à l’hospitalité et à la générosité des personnes que le hasard place sur leur chemin, ce voyage est aussi l’occasion pour nos deux cyclistes en herbe d’aller à la rencontre des libraires francophones dans le cadre de leur projet Cyclopédie

Comment se sont déroulés les premiers kilomètres de votre voyage à vélo ?

Partis pour un périple de 16 000 kilomètres, nous prenons garde lors des mille premiers à ne pas nous surestimer pour ne pas nous blesser ni nous épuiser inutilement. Le corps s’habitue peu à peu au vélo, la transition de bipède à bicycle se fait en douceur. Nous tablons sur trois semaines pour rejoindre Barcelone et décidons de limiter au maximum le dénivelé, ennemi juré en raison des 35 kilos de vélo et bagages que nous devons propulser à la force de nos mollets. Pour cela, pas d’autre choix que d’éviter les deux massifs montagneux qui se trouvent sur le segment tracé sur notre carte entre Paris et Barcelone : l’Auvergne et les Pyrénées. Nous préférons donc à la ligne droite un S étiré qui nous fait contourner le massif central par l’ouest puis passer les Pyrénées au niveau de Perpignan. Cet itinéraire a plusieurs avantages : en plus d’être relativement plat, il nous permet d’emprunter plusieurs voies cyclables européennes (Euro-vélos) sur lesquelles les voitures ne circulent pas, et nous fait aussi longer de nombreux cours d’eau (la Loire, la Vienne, puis les canaux de l’Entre-deux-mers et du Midi), gages de paysages plaisants.

En Espagne, nous avons fait l’expérience de la différence entre la carte et le territoire. En effet, nous découvrons assis sur nos selles que dans son apparente facilité, la carte routière nous avait dissimulé une région particulièrement aride et quelques harassantes ascensions. L’Espagne, que nous rêvions naïvement une fête permanente, nous marque plutôt par la vacuité de ses campagnes, où les rares villages immobiles que nous traversons ont des airs d’immenses décors de théâtre. A Tarifa nous apercevons enfin les majestueux contreforts du Rif, derrière les voiles colorées des kitesurfs. Comme le point d’orgue d’une transition de 1700 kilomètres vers la culture arabe entamée depuis notre arrivée en Espagne.

Cyclopédie #1 : à vélo sur les pistes africaines

Racontez-nous l’un de vos moments forts au Sénégal :

« Dauphins à tribord ! » En 30 secondes, tous les passagers présents sur le pont du Aline Sitoé Diatta se ruent sur les garde-corps en poussant de grands cris à chaque apparition des mammifères gris qui s’amusent dans la vague du navire. Nous sommes le matin du 2 novembre, il fait déjà 30° sur le pont, et après une traversée sans incident, le ferry qui assure la liaison Dakar – Ziguinchor en une nuit glisse doucement dans l’embouchure du fleuve Casamance. Les berges, boisées et vierges de toute trace de vie humaine, nous évoquent des descriptions de Joseph Conrad. C’est pour vivre des matins comme celui-ci que nous sommes partis, et nous nous félicitons intérieurement de notre décision de contourner la Gambie par la mer.
Pourtant, la veille, c’est le cœur un peu lourd que nous regardions s’éloigner les lumières du port de Dakar. Certes, son soleil à l’ardeur insoutenable et ses autoroutes urbaines où circuler à vélo relève du suicide ne jouaient pas en sa faveur. Mais peut-être est-ce en raison du vent du large qui vous rappelle, rassurant, que la mer est partout autour de vous lorsque vous errez dans les rues surchauffées du Plateau, le quartier central. Peut-être cela provient-il d’une émouvante après-midi passée sur l’île de Gorée, où les jeunes dakarois se baignent et rient en toute légèreté, sans sembler se soucier du poids de l’Histoire qui pèse sur ce lieu, symbole du commerce triangulaire. Peut-être enfin est-ce dû à l’entretien passionnant que nous a accordé Khady Ndiaye, de la librairie Athéna, au cours duquel elle nous a détaillé les efforts que l’équipe dirigeante déploie pour promouvoir la littérature africaine dans un contexte difficile pour la librairie.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris parmi tous les pays africains traversés ?

Le paysage guinéen est, lui, beaucoup plus montagneux et le bitume n’existe encore bien souvent que dans les discours électoraux des hommes politiques. Le charme « authentique » de la piste ne fait pas illusion bien longtemps. Très vite, nos mollets accusent le coup de devoir s’arrêter et repartir sans arrêt lorsque survient une portion trop accidentée. La chute qui menace au moindre dérapage incontrôlé nous oblige à une épuisante concentration permanente et nous piquons du nez dès nos vélos posés, au terme de l’étape. Parfois, au détour d’un virage alors que nous pensions être les seuls appareils roulants capables de s’aventurer sur une route aussi accidentée, surgit un taxi-brousse qui klaxonne de joie en nous voyant -presque toujours une vieille Peugeot 405 break bariolée, dont le chargement sur le toit dépasse en taille l’habitacle qui le supporte.
Nous apprenons rapidement à apprécier la gastronomie guinéenne et y faisons de merveilleuses rencontres, mais la perspective de retrouver des routes dignes de ce nom nous fais nous hâter jusqu’à la frontière de la Côte d’Ivoire. C’est qu’après 15 jours sans électricité, il nous tarde de découvrir le pays qu’un Guinéen nous a décrit avec des étoiles dans les yeux comme « les Etats-Unis de l’Afrique ». De fait, la Côte d’Ivoire nous surprend dès la frontière par la modernité de ses réseaux routier et électrique. Ici, le mot « émergence » est sur toutes les lèvres et c’est en arrivant à Abidjan que nous comprenons comment il s’incarne à l’ivoirienne. La ville, avec son quartier d’affaires situé sur une péninsule et desservie par des ponts en permanence encombrés de taxis, a quelque chose de new-yorkais. Nous décidons d’y poser nos sacoches pour quelques jours, et goûtons sans remords à ce qui fait la renommée d’Abidjan dans toute l’Afrique de l’Ouest : la fête.

Cyclopédie #1 : à vélo sur les pistes africaines

Puis vous choisissez le Ghana pour clore votre parcours africain…

Une fois la capitale ivoirienne quittée, il nous faut longer durant deux jours de gigantesques plantations de palmiers à huile, entrecoupées de forêts d’hévéas, pour atteindre la frontière avec le Ghana. Le seul pays anglophone au programme de l’année nous accueille dans un climat d’effervescence : nous arrivons le jour du scrutin présidentiel. Les candidats et leurs partisans n’ont pas ménagé leurs efforts, et chaque coin de rue affiche les couleurs des forces en présence. En Afrique de l’Ouest, le Ghana fait figure d’exemple démocratique et le décompte des votes, jusqu’à l’annonce de la victoire du New Patriotic Party, parti d’opposition, se fait, fort heureusement pour nous, dans le calme. Cap sur Accra, sans jamais nous écarter des plages paradisiaques du littoral. La capitale nous fait forte impression : la croissance économique record des derrières années y a fait émerger un quartier d’affaires qui n’aurait pas grand-chose à envier à celui d’une ville européenne. Pas le temps pourtant de nous y attarder, nous sommes attendus à Lomé. Désormais accoutumés au désordre qui caractérise les capitales africaines, nous flânons hébétés par le bruit et les odeurs dans le Grand Marché et profitons sans vergogne des ananas succulents que produit le pays. De Lomé nous nous décidons à pousser jusqu’à Cotonou et couvrons les 150 kilomètres de bitume qui séparent les deux capitales en une journée.

A peine le temps de célébrer la fin de notre étape africaine dans la nuit béninoise que l’heure de démonter nos vélos et de les ranger précautionneusement dans un carton sonne à nouveau. C’est vers Buenos Aires que nous partons cette fois-ci, en sifflotant insouciamment un air de Piazzolla, sans remarquer la silhouette de la Cordillère des Andes qui s’esquisse dans le lointain.

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