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Je marche donc je suis ?

Par - le 27 mai 2016

Quand on demande à une photographe installée en Australie : Pourquoi marchez-vous ? La réponse vient du cœur.

Ce matin, j’ai reçu un e-mail de la part de Terre d’Aventure, qui demandait aux lecteurs de sa newsletter : pourquoi marchez-vous ? De nombreux randonneurs, des photographes vedettes, des amoureux de la nature, célèbres ou non, avaient déjà répondu à cette question, et après avoir randonné la semaine passée à Wilsons Promontory (Victoria, Australie), je me suis laissée tenter!

© Julie Aubrun 2016

© Julie Aubrun Photography

 

Pourquoi marchez-vous ?

Voilà donc ma réponse :

Je marche pour m’éloigner du confort. Pour me contenter du minimum. Pour oublier le luxe.
Je marche pour me soucier de mes pieds, de l’eau que je bois, du sac que je porte.
Je marche pour avancer doucement, ralentir au pas, jusqu’à m’arrêter.
Je marche pour regarder, écouter, sentir.
Je marche pour penser. Pour ne plus penser, aussi.
Je marche pour retrouver un rythme, celui que nous avions, humains, au temps où nous étions nomades.
Je marche pour ressentir leur tempo, respirer avec leur souffle, percevoir à nouveau avec leurs sens.
Je marche pour revenir à une origine, la nôtre.

© Julie Aubrun 2016

© Julie Aubrun Photography

Revenir à une origine

Marcher 42 km pendant trois jours vous donne amplement le temps de réfléchir à des choses diverses et variées (d’ailleurs au bout d’un moment vous ne réfléchissez plus du tout, à cause de vos pieds et des ampoules sur vos orteils, ce qui arrive à mi-chemin environ !). Mais avant de passer le point de non-retour, disons, vous réfléchissez pas mal. (Note pour plus tard : toujours attendre d’être au milieu de nulle part pour prendre des décisions. Ce doit être cela, l’appel de la forêt.)

Donc durant la première journée, une chose m’a frappée : quand nous marchons, sur de longues distances comme celles-ci, nous revenons à un temps éloigné de nous, à une époque où nous, humains, nous étions des nomades, qui établissaient des camps de fortune pour quelques jours seulement et très vite les quittaient pour trouver de nouvelles sources de nourriture. Quand nous marchons, nous effectuons une sorte de bond en arrière : nous copions un geste qui a été perpétué pendant des siècles. (Voilà ce que quelques jours sans TV et internet ont donné sur mon petit cerveau assoiffé d’air libre.)

De nos jours, c’est essentiellement un hobby pour la plupart d’entre nous. Nous nous organisons bien en avance, optimisons les sacs-à-dos, les rations de nourriture, emportons une tente aussi légère que possible et puis aussi un réchaud. Nous avons perdu les connections que nous avions avec la nature, et nous sommes tellement habitués à notre confort (l’électricité, une eau propre et potable, un repas chaud…) que nous portons tous des sacs beaucoup trop lourds pour conserver ce fameux « confort ». Là tient l’un des nombreux paradoxes de notre société moderne. Je suis d’ailleurs certaine que nos ancêtres se moqueraient de nous et de nos sacs s’ils le pouvaient. Et les groupes nomades du monde entier, comme les Aborigènes de mon pays d’adoption, se joindraient à eux. Pourquoi s’encombrer de tout cela quand absolument tout est à disposition dans la nature ? Bonne question. N’ayant pas encore appris à chasser le serpent brun qui zigzague par ici, j’ai donc dû me contenter de nourriture lyophilisée et de noix diverses.

© Julie Abreu Photography

© Julie Abreu Photography

La marche du conteur

Cette réflexion sur notre nature nomade (totalement perdue de vue) m’a tout de suite fait penser à ma thèse, que j’ai terminée l’an dernier, et qui portait sur le personnage d’Orphée, un poète musicien considéré comme le père de la musique du monde occidental. (Ne vous demandez pas pourquoi j’ai maintenant besoin de me retrouver dehors, dans un parc national australien, avec un sac sur le dos… et que j’en ai même fait mon métier ! Il y avait urgence !)

Vous allez me demander, quel est le lien entre Orphée et la randonnée ? Eh bien en fait, à partir de lui naît une longue tradition de chanteurs ambulants, comme les troubadours. Ces hommes et ces femmes, il y a plus de 2000 ou 3000 ans, marchaient de ville en ville, pour chanter et raconter des histoires à tous ceux qu’ils rencontraient en chemin. La littérature est née ainsi : le long des routes, libérant l’imagination au rythme des chansons et de la respiration des marcheurs.

Pour la première fois depuis bien longtemps, durant ce trek, j’ai ressenti l’appel de l’écriture, et au-delà, celui de raconter de nouvelles histoires. Non pas en images, puisqu’en tant que photographe cela fait partie de mon métier, mais avec un stylo et du papier. Marcher 42 km en trois jours a eu cet effet inattendu : dès le premier soir, j’ai écrit des longues notes sur ce périple : des détails, une chronologie. Nos difficultés et nos fou-rires. Il y avait une sorte d’urgence, comme si la marche avait éveillé chez moi quelque chose qui avait sommeillé au fond de mon être depuis quelques mois.

A la fin de ce voyage, j’ai alors pris une décision : je vais écrire à nouveau.

Et vous ? Pourquoi marchez-vous ?

Julie Abreu.

 

Présentation de l’auteur :

© JULIE ABREU PHOTOGRAPHY

© Julie Abreu Photography

Ancienne chercheuse en littérature comparée, j’ai pris le large avec mon appareil-photo et mes chaussures de randonnée en 2015 ! Maintenant je suis photographe de voyage, actuellement en Australie, non loin de Melbourne, où j’organise des excursions dans le bush et ailleurs pour les amoureux de la nature. Mon site : www.julieabreuphotography.com.