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De Sainte Maxime à Menton

Par - le 1 juin 2012

Du 19 au 27 Mai 2012 – 4148 km

Voilà, c’est la dernière étape sur la côte méditerranéenne, les derniers jours du Tour de France à pied – Terres d’Aventure sur le littoral, et ensuite nous quitterons la mer pour nous enfoncer dans les montagnes. « Derniers jours » peut-être, mais véritablement cocasses car… le hasard veut que nous passions Cannes en plein festival ! Une ambiance, certes glamour, mais aussi très décalée par rapport à notre démarche… En traversant Cannes, nous rencontrons des hordes de fans de Brad Pitt qui attendent depuis plus de quatre heures, assises sur des escabots, la venue de leur idole. Tout autour de nous, des femmes habillées par les plus grandes marques, des hommes élégants qui conduisent d’immenses voitures de luxe… Nous passons dans ce monde à part, munis de nos sacs à dos et des mêmes vêtements depuis neuf mois… Le décalage ne peut que nous faire sourire…

En arrivant sur Nice, nous sommes très chaleureusement reçus par les bénévoles d’Handicap International – Relais Côte d’Azur. Très vite, les liens se tissent, la soirée s’anime, joyeuse et légère, mais elle prend une dimension plus profonde lorsque nous découvrons les histoires de nos hôtes et ce qui les a poussés à s’engager pour cette cause.
Patricia est d’origine cambodgienne. Il y a quelques années, elle est s’est rendue en Asie pour retrouver sa famille et comprendre le chemin de ses parents. A cette époque, le Cambodge est impénétrable, soumis à la guerre et à la tyranie du régime Khmer. Les habitants fuient par milliers l’horreur qui a envahi leur pays. Avant de partir, Patricia a mené son enquête et rassemblé des informations capitales pour retrouver les siens. Elle sait que chaque jour, des centaines de cambodgiens quittent clandestinement le pays pour se réfugier dans des camps de fortune, de l’autre côté de la frontière thaïlandaise. L’un d’eux s’appelle « Camp Site II » : c’est là, que ses pistes convergent, c’est donc là qu’elle décide de se rendre. Pour voir, pour savoir, pour comprendre.


Patricia intègre une ONG et pendant des jours entiers, s’enfonce dans la jungle, traverse des villages, et se rapproche toujours un peu plus du camp.
A son arrivée, elle est profondément troublée par ce qu’elle découvre. Des enfants rendus aveugles et sourds par les tirs de la milice, des adultes aux membres amputés pour avoir marché sur des mines… des familles entières aux vies volées, aux vies brisées.
A la nuit tombée, les ONG quittent le camp, seuls subsistent les réfugiés. Mais Patricia, elle, a décidé de rester. Sa nationalité, son histoire, sa volonté, lui permettent d’aller au-delà des règles préétablies et de dépasser ses propres craintes. Pendant trois jours, nuit et jour, elle va vivre le quotidien de ces gens qui lui ouvrent leur cœur et partagent avec elle le peu qu’ils possèdent. Elle découvre la terreur des nuits interminables où les pleurs s’élèvent et les cauchemars hantent, elle entend les tirs qui font rage au Cambodge et subit les attaques des Khmers qui débarquent en force dans le camp pour y arracher des réfugiés.
Les premières lueurs du jour révèlent les impacts d’obus et de balles perdus. Au Cambodge, les combats ne cessent jamais et la frontière thaïlandaise, même si elle protège du régime Khmer, n’arrête pas les tirs… En s’enfonçant dans le camp, Patricia découvre de nouvelles facettes de la vie des réfugiés, ou plutôt de leur survie. Des enfants jouent avec des petits charriots dont les roues ne sont rien d’autre que des mines. Un peu plus loin, des centaines de pneus sont amoncelés et forment une immense montagne. Ils seront utilisés pour fabriquer des chaussures, des prothèses… On peut faire de tout avec un rien.
Au sein même du camp, Patricia ne se déplace jamais seule. Elle est systématiquement escortée par des hommes qui portent des mitraillettes en bandoulière pour la protéger. Car ici, l’étranger vaut cher et représente une monnaie d’échange non négligeable… et quand cet étranger est européen, la valeur augmente…
Ici, on cotoie la mort, mais c’est la vie qui s’impose. Ici, chaque visage cache une part de terreur, mais chaque sourire témoigne de la volonté de se battre pour la liberté. Pour sa liberté. Et dans ce chaos, des hommes et des femmes se débatent avec des moyens de fortune pour guérir, soulager et réparer l’irréparable. Ces hommes et ces femmes travaillent pour Handicap International. L’association est en train de se créer au sein même de ce camp. Avec des bouts de bois ils fabriquent des béquilles, avec des morceaux de tissus ils confectionnent des pansements, avec des pneus ils inventent des chaussures. Ils opèrent sur des tables bancales dans des conditions d’urgence extrême, improvisent avec le matériel à disposition, réconfortent les âmes blessées.
Et c’est cette force, cet amour, qui renverse Patricia. Tel un pantin, elle déambule parmi les tentes et elle se retrouve confrontée à une réalité dont elle avait entendu parler, bien sûr. Mais cette réalité, lorsqu’on la vit et qu’on la sent, laisse des traces indélébiles. Personne ne peut rester indifférent. Car au-delà de tout, c’est l’indifférence qui tue.
Patricia le sait, à partir de ce jour, sa vie ne sera plus la même.

De retour en France, elle décide de s’engager à son tour, contacte Handicap International, créé le Relais de Nice et au fil des années, monte une équipe soudée et volontaire. Depuis, les actions sont nombreuses pour lever des fonds, envoyer du matériel et sensibiliser les français. Chaque année, lors du dernier week-end de Septembre, l’opération « Pyramide de chaussures » a lieu dans les grandes villes de France: un symbole pour toutes ces chaussures qui ne sont pas utilisées et un moyen fort pour militer contre les mines et les bombes à sous munitions.
«  J’avais pris un engagement personnel de 10 ans, nous confie Patricia. Cela fait maintenant plus de 15 ans. Je n’ai pas retrouvé ma famille mais quelque chose de très important s’est créé suite à ce voyage.»

C’est le cœur serré mais incroyablement rempli que nous quittons les bénévoles d’Handicap International. Devant nous se dressent déjà les montagnes et une étape fatidique nous attend : la Grande Traversée des Alpes.

Aurélie et Laurent